Mon enfant ne veut pas partager : ce qui est normal, et ce qui s'apprend
Avant trois ans, ce n'est pas de l'égoïsme, c'est une incapacité. Et ce qui s'apprend n'est pas le partage, c'est le tour de rôle.
Jean-Pierre
Papa de deux enfants, éditeur du site

Une amie arrive avec son enfant, et en dix minutes le vôtre, deux ans et demi, a rassemblé tous ses jouets contre lui, y compris ceux qu'il n'a pas touchés depuis six mois. Gêné, vous insistez, et vous finissez par lui retirer un camion des mains pour le donner à l'autre. Il hurle, et il a raison.
Deux choses qu'on aimerait savoir ce jour-là. Avant trois ans, refuser de partager n'est pas de l'égoïsme, c'est une incapacité. Et ce qui s'apprend réellement à cet âge, ce n'est pas le partage : c'est le tour de rôle, ce qui n'a rien à voir.
Voici ce qui se joue vraiment, et comment gérer ces moments autrement.
Avant 3 ans, ce n'est pas un refus
Un enfant de deux ans ne possède pas encore la notion de prêt. Pour lui, un objet qui quitte ses mains ne revient pas. Ce n'est pas une croyance qu'il faut corriger, c'est l'état de sa compréhension du temps et de la propriété.
Ajoutez à ça qu'il ne se représente pas encore ce que ressent l'autre enfant. Lui expliquer « regarde, tu lui fais de la peine » ne produit rien à cet âge, non parce qu'il s'en moque, mais parce que l'information ne lui parle pas.
La conséquence pratique est libératrice : arrêtez de forcer. Un jouet retiré des mains pour être donné à un autre enseigne exactement une chose, qu'un plus fort peut prendre ce qu'il veut. C'est l'inverse du message visé.
Ce qui marche à cet âge est beaucoup plus terre à terre : sortir des doublons quand un copain vient, et ranger avant sa venue les deux ou trois objets auxquels votre enfant tient le plus. Personne ne demande à un adulte de prêter sa brosse à dents.
Ce qui s'apprend vraiment : le tour de rôle
Voilà le déplacement qui change tout.
Le partage simultané, deux enfants qui jouent avec le même objet en même temps, est une compétence tardive. Le tour de rôle, en revanche, s'installe dès deux ans et demi, à une condition : que l'enfant voie l'objet revenir.
C'est pour ça que les jeux à tour de rôle fonctionnent si bien comme entraînement. On lance le dé, on passe, on récupère. Le cycle est court, visible, et il se répète vingt fois dans une partie. L'enfant apprend par l'expérience que céder n'est pas perdre.
Le compte à rebours marche sur le même principe dans la vraie vie. « Tu as le camion jusqu'à ce que le minuteur sonne, ensuite c'est son tour, puis le tien à nouveau. » Le fait d'annoncer le retour compte plus que la durée.
Trois situations qu'il faut arrêter de confondre
C'est la distinction qui m'a le plus servi, et personne ne la fait.
Son jouet à lui, chez lui. Il a le droit de refuser, et c'est même sain. Vous pouvez proposer, pas contraindre.
Un jouet commun, à la maison ou à l'école. Là, la règle du tour s'applique, et elle se rappelle sans négocier. C'est l'endroit où l'apprentissage se fait.
Un jouet qui n'est pas le sien, chez quelqu'un d'autre. C'est lui qui doit attendre, et c'est souvent plus dur que de prêter.
Traiter ces trois cas de la même façon crée une confusion. L'enfant ne comprend pas pourquoi il doit céder son camion chez lui alors qu'il ne peut pas prendre celui du voisin.
Le jeu coopératif, la meilleure porte d'entrée
Si vous ne deviez retenir qu'un type de jeu pour travailler ça, ce serait celui-là.
Dans un jeu coopératif, tous les joueurs sont dans le même camp. On gagne ou on perd ensemble. L'enjeu se déplace de « qui gagne » vers « est-ce qu'on y arrive », et l'enfant qui supporte mal de perdre se retrouve d'un coup dans un jeu qu'il peut tenir jusqu'au bout.
Le premier fonctionne dès trois ans : on lance le dé, on retire les piliers du pont, on sauve les animaux avant qu'il s'effondre. Deux réserves honnêtes, le prix est élevé pour ce que contient la boîte, et les figurines détournent tellement l'attention qu'il faut prévoir cinq minutes de jeu libre avec elles avant de commencer.
Le mémo coopératif à sept euros est le meilleur rapport de la sélection : on cherche les paires ensemble, personne ne gagne contre personne, et la règle passe dès trois ou quatre ans.
Sur le mémo classique en bois, un réglage qui compte : sortez seulement six à huit pièces au début. Une partie courte terminée vaut infiniment mieux qu'une longue abandonnée.
Le jeu d'imitation, où le partage a enfin un sens
C'est l'angle mort de la plupart des conseils sur le sujet, et c'est pourtant là que ça se joue le plus naturellement.
Dans un jeu de dînette ou de marchande, partager n'est pas une contrainte imposée de l'extérieur : c'est la règle du jeu. On ne peut pas jouer au restaurant tout seul. Il faut quelqu'un qui commande et quelqu'un qui sert, et les deux rôles s'échangent.
La marchande est celle que nous recommandons le plus volontiers pour deux enfants, et notre fiche le dit explicitement : elle se partage bien entre frères et sœurs, parce que les deux rôles sont distincts et également désirables.
Le conseil qui lance vraiment le jeu : jouez le client difficile les premières fois. Demandez un prix, payez trop, réclamez la monnaie. C'est là que le vocabulaire arrive, et l'enfant reprend ensuite ces répliques avec les autres.
Une réserve à connaître avant d'acheter : la caisse est factice, sans son ni calcul, et les billets papier sont fragiles.
Nous avons détaillé cette famille de jeux dans les jeux d'imitation de 2 à 6 ans et le rayon cuisine dans comment choisir une dinette.
Mettre des mots dessus, sans faire la leçon
Un enfant qui refuse de prêter est presque toujours un enfant qui ressent quelque chose de fort qu'il ne sait pas nommer.
Ces paquets de cartes ne sont pas des jeux, et il faut le savoir avant d'acheter : aucune règle n'est fournie, rien ne fonctionne sans un adulte qui anime. Ce sont des supports de conversation à sept euros.
Deux conseils qui viennent de nos fiches et qui évitent le piège. Deux cartes maximum par soirée, dans un moment calme, sinon ça tourne à la leçon de morale et l'enfant se ferme. Et commencez par répondre vous-même : l'enfant se livre beaucoup plus vite quand l'adulte parle d'abord de sa propre colère.
Triez les cartes à l'avance, certaines excitent au lieu d'apaiser avant le coucher.
Ce qui ne marche pas
Trois réflexes courants qui échouent.
Retirer l'objet des mains pour le donner à l'autre. Ça règle la minute et abîme la suite. L'enfant apprend le rapport de force, pas le partage.
Expliquer les sentiments de l'autre avant trois ans. L'intention est bonne, l'information n'atteint pas sa cible. Après quatre ans, en revanche, ça devient très efficace.
Féliciter le partage comme un exploit. « Bravo, tu as prêté ! » transforme un geste social en performance à récompense. Décrivez plutôt ce qui s'est passé : « il a pu jouer avec, et tu l'as récupéré après. »
Par où commencer
Si votre enfant a moins de trois ans, ne forcez rien. Sortez des doublons quand un copain vient et rangez ses deux objets préférés avant.
À partir de trois ans, jouez au tour de rôle avec un minuteur, et annoncez toujours le retour de l'objet, pas seulement le départ.
Et pour les jeux, commencez par un coopératif à moins de dix euros. C'est le format qui permet de jouer ensemble sans que la question de gagner vienne tout gâcher.
Si votre difficulté porte plutôt sur un écart d'âge entre vos enfants, nous l'avons traitée séparément dans jouer à plusieurs quand il y a trois ans d'écart. Et sur la question de perdre, tout est dans à quel âge une partie se termine vraiment.
Il existe une famille de jeux entière construite sur ce problème, où l'on gagne ou perd ensemble : nous l'avons passée en revue dans les jeux sans perdant.
Sur le tour de rôle dans un jeu, à quel âge il s'installe et comment rendre l'attente tenable, nous avons écrit un article à part : jouer chacun son tour.
Sur la frustration de perdre, qui est un conflit différent de celui de l'objet, apprendre à perdre détaille les quatre défaites. Et pour mettre des mots sur ce qui se joue, les jeux pour exprimer ses émotions.
Pour prolonger, la page socialisation rassemble les jeux qui se jouent à plusieurs, et autonomie ceux qui aident l'enfant à faire seul.
Le stade où deux enfants jouent côte à côte sans jouer ensemble a sa propre page : jeu parallèle rassemble les formats qui s'en accommodent.
Cet article contient des liens vers des marchands partenaires. Si vous achetez via l'un d'eux, nous touchons une commission, sans surcoût pour vous. Cela ne change rien à notre sélection ni à nos avis.
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